L’agriculture moderne et les questions environnementales et climatiques




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Lilian Ceballos


Le potentiel caché du végétal : un allié pour nourrir l’humanité


Applications agroécologiques pour relever les défis alimentaires, écologiques et climatiques du XXIème siècle


Edition : Res’OGM Info, Lyon.

Lilian Ceballos


Le potentiel caché du végétal : un allié pour nourrir l’humanité

Applications agro-écologiques pour relever les défis alimentaires, écologiques et climatiques du XXIème siècle


Introduction


La production alimentaire à l’aube du XXIème siècle


L’agriculture moderne et les questions environnementales et climatiques


La Révolution Verte et ses limites

Les causes du plafonnement des rendements

L’agriculture moderne et ses conséquences

Consensus pour une agriculture durable


Vers une Révolution doublement Verte ?


Au-delà de la productivité

Une approche doublement verte

La transformation des pratiques agricoles


La conquête de la Terre et la diversification des milieux et des interac-tions


Une brève histoire de la biosphère


La formation de la Terre et l’émergence de la vie

Les vagues successives de pionniers modifient le milieu terrestre

Mise en place des écosystèmes et des interactions durables


Diversification des écosystèmes terrestres et des interactions durables


Vers la complexité du vivant

Les interactions plantes-animaux modèlent les écosystèmes terrestres

Plantes à fleur, pollinisation et dissémination des graines


La Révolution néolithique


La transition chasse-cueillette / agriculture

Origine et diffusion de l’agriculture

Les centres d’origine de l’agriculture

Les fonctionnalités écologiques


Agriculture et artificialisation des milieux 


Les fonctionnalités écologiques


Définition des fonctionnalités écologiques

Forçage des fonctionnalités naturelles

Pourquoi les rendements n’augmentent-ils pas indéfiniment avec les doses croissantes ?


Rôle des fonctionnalités écologiques pour des agro-écosystèmes intensifs et viables


La régulation du cycle de l’eau

L’épuration des eaux comme fonctionnalité naturelle

La fonctionnalité de structuration et d’ameublissement des sols

La fonctionnalité de fertilité des sols

Les fonctionnalités liées aux traits génétiques de tolérance et de résistance

Les fonctionnalités de compétition pour la lumière et l’espace

Les fonctionnalités liées aux insectes

Les fonctionnalités relatives aux animaux

Les travaux agricoles comme fonctionnalité de l’agro-écosystème

Rôle de la biodiversité comme méta-fonctionnalité


Le potentiel du végétal


Evolution, diversité et fonction des métabolites secondaires


Allocation de ressources à la défense

Evolution des théories de coévolution plantes-herbivores

Multifonctonnalité des métabolites secondaires

Le dilemme des plantes : croître ou se défendre ?


Défense et communication végétale


La localisation des plantes par les insectes

Les défenses indirectes des plantes

Perte du signal dans les génotypes de maïs nord-américains


Communication et induction des défenses

Régulation des gènes de défenses dans les interactions plantes/environnement


Communication et interactions de la plante avec la rhizosphère


Exsudation racinaire et écologie de la rhizosphère

Communication racine/rhizosphère

Communication racine/racine

Communication racine/microbe

Communication racine/insecte

Altération des caractéristiques du sol par l’exsudation

Les mécanismes de l’exsudation racinaire

Localisation spatiale des exsudats racinaires


Communication plantes-bactéries et nodulation


Communication, croissance et signaux chimiques

Développement et défense des nodules

Régulation de la nodulation par les flavonoïdes

Evolution de la spécificité dans la symbiose Légumes-Rhizobium

Modulation de l’activité inductrice par altération de la composition des exsudats.


Communication plantes-champignons et mycorhization


Diversification et fonction des mycorhizes

Habitat et différentiation fonctionnelle des mycorhizes

Mycorhizes, croissance végétale et nutrition phosphorée

Adaptations racinaires et phosphore

Rôle protecteur des mycorhizes

Les endophytes : entre mutualisme et parasitisme


Fonctionnalités végétales et évolutions morphologiques


L’invention de la graine

La double fécondation des plantes à fleurs

Ecophysiologie de la germination

Influence des conditions environnementales et de la prédation

Intégration des conditions environnementales

La graine comme stratégie de réduction des risques

Influences environnementales sur l’inhibition de la germination

Influence des contraintes biotiques sur la cinétique de germination

Effets de la domestication sur la biologie des graines


Applications agro-écologiques


Optimisation de la capture du rayonnement solaire dans les agro-écosystèmes


Energie lumineuse, photosynthèse et stress oxydatif

Réponse d’acclimatation des végétaux

Cultures associées et semis direct

Cultures intermédiaires et cultures associées pour la nutrition azotée du blé

Impacts des cultures intermédiaires sur le rendement et la teneur en protéines

Les CI améliorent la valorisation de l’azote minéral du sol

Intérêts et limites des cultures associées

Les cultures associées améliorent la teneur en protéines du blé

Pouvoir concurrentiel des variétés de blé


Optimisation du cycle de l’azote


Sources d’azote de l’agro-écosystème

Utilisation des sources d’azote par les plantes

Inoculation de bactéries favorisant la croissance végétale

Association maïs /légumineuses

Fixation azotée et engrais verts


Méthodes de contrôle des ravageurs et pathogènes


Méthodes préventives

La théorie de la trophobiose

Indicateurs locaux et diagnostic

Le respect de la vie sauvage pour bénéficier de l’activité des auxiliaires

Suppressivité des sols

Utilisation d’agents de contrôle biologique


Gestion intégrée des nuisibles


Principes des stratégies de répulsion/attraction (push-pull)

Les composants de la stratégie

Développement des stratégies Répulsion / Attraction

Contrôle des insectes foreurs du mais et sorgho.

Contrôle d’Helicoverpa sur le coton.

Contrôle de Sitona lineatus sur les haricots.

Contrôle du doryphore sur les pommes de terre.

Contrôle des Meligethes du colza.

Contrôle du ver de l’oignon.

Contrôle des thrips sur les chrysanthèmes.

Contrôle des scolytes sur les conifères.

Contrôle de nuisibles en médecine humaine et vétérinaire


Gestion et contrôle des espèces adventices : rôle des rotations et successions


Gestion préventive

Maîtrise des adventices grâce à la succession culturale

Gestion des réserves de graines du sol

Le faux semis

Le désherbage mécanique

Le désherbage thermique


Gestion de la diversité génétique in situ


La graine, organe multifonctionnel

Gestion des flux de gènes sauvages dans les cultures

Le nécessaire équilibre entre dégénérescence et excès de pureté

Régimes et critères de sélection

Conséquences sur l’érosion de la biodiversité


La sélection participative entre amélioration des plantes et sélection paysanne


Le cas du blé : les paysans boulangers

Démarches participatives et variétés maraîchères : les choux

Développement de la sélection participative et freins à son développement

La réglementation en réflexion au niveau européen


Les blés jardinés


Culture du blé au jardin

Rendements en grandes cultures

Semences régénérées, semis clairs et précoces


Pérénnisation des plantes annuelles


Une comparaison annuelle/pérenne

Les avantages d’une production pérenne de grains


L’aménagement de l’espace et l’agroforesterie

.

La cohérence d’un concept ancien

Le concept d’arbre à usages multiples

Un petit tour du monde des pratiques agroforestières

Aménagements et conception d’agro-écosystèmes durables

L’arbre et la régulation du microclimat


Influence des itinéraires techniques sur la production d’antioxydants


Un panorama des études expérimentales sur la production d’antioxydants

Impact des pratiques (irrigation, compostage) sur la production d’antioxydants.

Impact de la nature du sol et de la fertilisation sur la production d’antioxydants.

Les facteurs impliqués dans la production supérieure d’antioxydants naturels selon l’itinéraire cultural (biologiques versus conventionnels)

L’agriculture de demain


Systèmes de culture biologiques et conventionnels : les enjeux environnementaux et économiques


L’agriculture moderne est-elle raisonnable ?

Les avantages combinés de l’agriculture biologique

Comparaison des systèmes biologiques et conventionnels 

Le mythe des rendements réduits

Rendements des cultures sous régime de précipitation normal

Rendements des cultures sous régime de sécheresse

Consommation d’énergie fossile

Biologie des sols

Une solution au réchauffement climatique


L’agriculture durable et la fertilité des sols


Restaurer la fertilité du sol

L’amélioration de l'écologie du sol

Lessivage des sols et pollution de l’eau


En guise de conclusion…


Une politique de recherche et de production pour l’agriculture de demain


Présentation du livre « Le potentiel du végétal »


Depuis la Révolution Néolithique, l’agriculture se caractérise par une certaine artificialisation des milieux. L’homme défriche une parcelle forestière et cultive les plantes qu’il a domestiquées, tout en éliminant la flore locale dont les espèces deviennent des mauvaises herbes pour l’homme. Les différentes étymologies du mot jardin (paradis en persan, hortus en latin) gardent cette trace originelle puisque le jardin désigne une parcelle cultivée entourée d’une enceinte. Dès l’aube de l’agriculture, l’enceinte joue un rôle protecteur contre la flore sauvage qui menace les cultures domestiquées : ces espèces sélectionnées par l’homme dérivent d’espèces sauvages apparentées avec qui elles peuvent s’hybrider d’une part, et qui partagent souvent les préférences d’habitat d’autre part. L’enceinte joue donc un double rôle : maintien de la pureté génétique par le contrôle des croisements autorisés par l’homme et suppression de la compétition des espèces sauvages au sein du jardin. Ainsi, la distinction sauvage/cultivé remonte à l’origine même de l’agriculture et a profondément modelé l’histoire humaine. En raison des efforts soutenus qu’exigeait la domestication des plantes, le terme sauvage a été déprécié : les espèces sauvages qui entrent parfois en compétition avec les cultures sont qualifiées de « mauvaises herbes » et cette appellation leur reste toujours, même si on leur préfère aujourd’hui le terme neutre d’adventices (du latin ad-venire). Pourtant, ces espèces n’ont rien de mauvais si ce n’est qu’elles ne se prêtent pas au projet du jardin : proches parentes des espèces sélectionnées par l’homme, elles se croisaient naturellement jusqu’alors avec leurs congénères et présentaient souvent des préférences écologiques similaires. Par cette double similitude, elles surviennent fatalement dans le jardin puisqu’elles y étaient présentes avant la distinction et la sélection d’espèces domestiquées par l’homme.


Aujourd’hui, la tendance à l’artificialisation des milieux a atteint des sommets et l’agriculture moderne vit toujours sur cette illusion d’élimination du sauvage. Longtemps, le sauvage n’a intéressé les sélectionneurs que comme source de gènes de résistance. Le développement de l’agrochimie a mis à disposition de l’agriculture moderne un ensemble de produits (fertilisants, pesticides, hormones…) qui poussent l’artificialisation à l’extrême, comme les cultures hydroponiques où le sol est remplacé par un mélange nutritif. Dans les champs, les herbicides ont permis d’engager une guerre totale contre les plantes adventices, ce qui s’est traduit dans le langage paysan par l’expression « champ propre » pour évoquer un sol stérilisé. L’utilisation des pesticides a explosé après la guerre, le remembrement et la mécanisation ont été favorisés par les subventions européennes : le lien entre le paysan et la terre est rompu et les agro-écosystèmes sont devenus des déserts en termes de biodiversité, conséquence de l’industrialisation de l’agriculture. La lutte chimique a permis des pratiques culturales qui ont provoqué une spécialisation excessive des fermes : le développement des monocultures, l’alimentation du bétail à base de maïs ensilé et de tourteaux de soja ont contribué à séparer spatialement les cultures et les troupeaux, alors que la fumure des champs a toujours et partout constitué une valorisation des déchets animaux pour l’amélioration des sols. Le prolongement de cette logique s’observe aussi dans la politique européenne de spécialisation régionale qui ne peut qu’accroître l’empreinte écologique de l’agriculture en multipliant les transports de produits agricoles. La relocalisation des activités agricoles est clairement un impératif fondamental pour une agriculture durable, et cette relocalisation ne va pas sans un maintien des actifs agricoles sur le territoire.


Alors que les politiques publiques demandent à l’agriculture d’assumer sa multifonctionnalité (production alimentaire, gestion de la diversité, entretien des milieux, aménagements antiérosifs…), les politiques européennes envisagent toujours la réduction des actifs paysans come un objectif et une preuve de modernité. Il est pourtant évident que les aménagements que nos aïeux ont crées et entretenus (culture sur terrasse, digues, haies et coupe-vents…) nécessitent une présence active de leurs concepteurs, donc une main d’œuvre assez abondante. La rupture périodique des digues trahit souvent un manque d’entretien et rappelle l’utilité d’une alliance de l’homme avec la nature. D’ailleurs, le rapport de l’INRA sur la biodiversité souligne le rôle positif des activités pastorales qui maintiennent les milieux ouverts et favorise le maintien d’une diversité locale.


L’érosion de la biodiversité dans laquelle les activités humaines jouent un grand rôle et l’influence importante de l’agriculture sur le réchauffement climatique (de l’ordre de 30% d’émissions de gaz à effets de serre) interdisent la continuation et la généralisation d’une agriculture motorisée et dispendieuse en intrants d’origine pétrolière. Par ailleurs, les producteurs des pays en voie de développement ont rarement à leur disposition des engins guidés par GPS, et il faut une bonne dose de mauvaise foi pour prétendre que des solutions technologiques règleront seules leurs difficultés. L’inquiétude de la FAO et d’institutions internationales relatives à la perte de fertilité des sols et à la nécessaire réduction des pesticides souligne que dans les pays riches comme dans les pays pauvres, l’agriculture du futur doit économiser les ressources non renouvelables et que la seule manière d’y parvenir (en maintenant des rendements corrects) consiste à s’appuyer sur le fonctionnement des écosystèmes, au lieu de le forcer au-delà de ses limites comme l’idéologie de la Révolution verte le souhaitait et l’a tenté.


Il existe donc un consensus sur la nécessité de faire évoluer l’agriculture et les différentes voies plausibles sont examinées avec une attention croissante de la part de ces institutions. L’absence de moyens de production et de financement à d’ailleurs incité de nombreux paysans pauvres à expérimenter des modes de production alternatifs, et leur créativité leur suggère des solutions ingénieuses et peu couteuses aux problèmes de l’agriculture. En Amérique du Sud, en Asie mais aussi en Afrique, des systèmes innovants sont conçus et testés avec des résultats souvent remarquables. Ces agriculteurs ont suivi une approche plus naturelle qui regroupe diverses pratiques (anciennes ou innovantes) qualifiées d’agro-écologie. Le terme est parfois critiqué, mais l’importance de l’évolution réside dans la prise de conscience que les processus écologiques gouvernent la décomposition de la matière organique et la fertilité des sols et sont donc indispensables si l’on envisage une agriculture durable.


En fait, l’agro-écologie se fonde sur l’écologie scientifique qui n’est pas un discours idéologique mais la reconnaissance que l’environnement et les êtres vivants interagissent en permanence. Nos hormones d’animaux ne servent qu’à réguler notre milieu intérieur et à s’adapter aux changements environnementaux prévisibles (saisons) ou imprévisibles (catastrophe climatique), de survenue progressive ou subite… Sa fondation conceptuelle doit beaucoup à des agronomes ou chercheurs américains comme Howard ou plus récemment, le professeur Altieri. Leur contribution est importante parce qu’à contre-courant de la pensée de leur époque, ils ont légitimé ce concept sur des bases scientifiques incontestables. Et c’est une certaine agronomie pétro-dépendante, autrefois méprisante et ricaneuse à l’excès, qui se tourne aujourd’hui vers l’agro-écologie à la recherche de méthodes plus bénignes pour l’environnement et la santé des agriculteurs. L’agro-écologie propose une vision plus systémique du fonctionnement des agro-écosystèmes qui valorise les synergies et les processus naturels : la fertilité des sols recouvre alors une importance capitale et l’accent est porté non seulement sur la biomasse aérienne produite (le rendement) mais aussi sur la vie du sol et/ou l’attraction d’ennemis naturels localement présents. Elle vise à restaurer l’équilibre écologique d’un milieu naturel (flore, faune, flux de matière…) que l’artificialisation de l’agriculture avait affecté : certains auteurs anglo-saxons parlent de regenerative farming (agriculture de conservation) pour souligner le caractère réparateur et synergique des activités agricoles.


Puisque l’agriculture doit intégrer des critères de durabilité, il convient donc de repenser l’agriculture, non pas de manière idéologique (agriculteurs conventionnels contre biologiques) mais de manière intégrée : même les agriculteurs conventionnels sont demandeurs de méthodes naturelles si elles sont efficaces et aisément applicables. Par ailleurs, l’impératif de durabilité ne laissera pas d’autres choix que de repenser le modèle dominant (mécanisé et chimique), ce qui peut contribuer à améliorer l’autonomie et la santé des agriculteurs. En effet, l’agriculture moderne a dégradé les sols agricoles en créant un cercle vicieux : les engins mécaniques tassent le sol et les intrants chimiques (engrais et pesticides) affectent les organismes du sol dont l’activité diminue. Le sol perd sa structure et sa fertilité, et les insectes auxiliaires sont absents des champs traités. Il faut donc inverser ce processus en régénérant les sols et en rétablissant une diversité locale.


C’est ici qu’intervient l’agro-écologie et les différentes formes d’agriculture respectueuses du fonctionnement des écosystèmes : le caractère non renouvelable des pratiques agricoles modernes provient de l’artificialisation des milieux qui supprime toutes les régulations et toutes les interactions qui modèlent les écosystèmes et assurent leur fonctionnement. Par exemple, le développement des ravageurs est contrôlé par les ennemis naturels présents sur la parcelle : comme ces insectes auxiliaires vivent dans les haies et que le remembrement d’après-guerre a provoqué la destruction à blanc de ces habitats, les ennemis naturels ne sont pas présents sur la parcelle et les populations de ravageurs, libérés de la régulation par les prédateurs, explosent dès que les conditions locales leur conviennent. La voie est alors libre pour eux, et les dégâts occasionnés incitent les agriculteurs à traiter avec des pesticides, qui affectent l’activité et la présence des insectes sans distinction : le traitement réduit encore les populations d’ennemis naturels, ce qui accentue encore le déséquilibre des chaines alimentaires.


La réflexion sur les limites de la Révolution verte a incité les institutions internationales à envisager les pratiques agricoles sur la base de leur durabilité et de leur mise en application : 80% des paysans dans le monde n’ont pas accès à la traction animale, ni mécanique. Les technologies sophistiquées et couteuses ne conviennent pas pour ces paysans pauvres et l’outillage mécanique est une des causes de dégradation des milieux agricoles : à l’inverse, ces paysans possèdent souvent des solutions ingénieuses qu’il suffit d’aider à mettre en pratique. Par exemple, les paysans d’Afrique ont développé des pratiques de régénération des sols latéritiques fondées sur l’activité des termites : il suffit d’amasser des débris ligneux et les termites perforent la couche de latérite, ce qui permet à l’eau de s’infiltrer et d’initier la croissance végétale (Dufumier). Mais ces pratiques ingénieuses sont parfois impossibles à cause de l’éloignement des déchets ligneux et l’absence de charrettes pour leur transport.


L’objectif de durabilité que les instances internationales mettent en avant pour l’agriculture recouvre un double objectif : une production alimentaire suffisante et de qualité et une gestion à long terme des ressources non renouvelables (fertilité du sol, eau, biodiversité). L’augmentation de la population humaine et les changements culturels induits (adoption du régime carné) créent des tensions supplémentaires sur la production alimentaire mondiale. Cette situation est souvent présentée comme étant sans issue : même si certains ont proposé une « Super-Révolution verte » fondée sur des technologies radicalement nouvelles et futuristes, cette option de forçage des écosystèmes est délaissée au profit d’une utilisation plus intensive des capacités biologiques propres des écosystèmes. En effet, il est clair que les limites de la productivité végétale tiennent moins des potentialités des plantes et des animaux que des potentialités des écosystèmes eux-mêmes (Griffon). Cette prise de conscience marque un changement profond : tous les efforts de gain de productivité lors des deux siècles derniers étaient destinés à améliorer les potentialités des plantes ou animaux tout en ignorant l’influence du milieu. L’amélioration des plantes repose sur l’hypothèse que la productivité des variétés est contrôlée par des facteurs génétiques, alors que la marge de productivité se situe dans l’amélioration du fonctionnement écologique des écosystèmes productifs en tant que tels. En fait, la productivité d’une variété dans un écosystème dépend de l’interaction de facteurs génétiques internes (taux de croissance) et de facteurs écologiques (fertilité, eau) propres à l’écosystème.


Cet ouvrage expose les fondements pratiques d’une agriculture durable en proposant un tour d’horizon des différentes pratiques respectueuses de la vie des sols et des équilibres locaux. Les contraintes multiples à laquelle l’agriculture mondiale est confrontée ne laissent pas d’autres choix que la voie d’une agriculture durable et la croissance démographique de la population humaine impose des exigences de productivité locale. Ce maintien de rendements élevés combiné à une réduction des atteintes à l’environnement ne peut se fonder que sur une utilisation plus intensive des capacités biologiques propres des écosystèmes.


Le deuxième chapitre décrit la mise en place et la diversification des écosystèmes terrestres comme la base des processus écologiques qui régulent les flux de matière et d’énergie dans l’écosystème. Le développement parallèle des formes de vie et des milieux qu’elles occupent modèle les processus de plus en plus complexes qui assurent le fonctionnement des écosystèmes : le sol crée par cette action concertée abrite des organismes qui établissent des liens trophiques qui sont à la base du fonctionnement des écosystèmes. Les fonctionnalités écologiques des écosystèmes se développent : la décomposition de la matière organique par des micro-organismes donne naissance à l’humus qui libère les éléments lors de sa minéralisation qui survient grâce à d’autres micro-organismes.


Ces fonctionnalités écologiques sont décrites au chapitre 3 : selon les auteurs, elles sont parfois qualifiées de services écologiques offerts par l’écosystème, du moins tant que le fonctionnement de l’écosystème n’est pas trop altéré. Elles sont indispensables à l’agriculture (fertilité du sol, pollinisation, régulation de l’eau…) et constituent logiquement la base d’écosystèmes intensifs et viables.


Le quatrième chapitre se concentre sur le végétal et les potentialités méconnus qu’il recèle : bien qu’immobiles, les plantes communiquent et se défendent par l’émission de molécules défensives ou signalétiques. Ces échanges de signaux permettent la communication avec les micro-organismes du sol et jouent un rôle fondamental dans l’établissement de symbioses (mycorhizes, nodules) qui participent à ces services écologiques. Mais ce sont aussi des molécules chimiques qui guident les ravageurs vers leurs plante-hôtes, ou encore attire les ennemis naturels des ravageurs. Enfin, l’invention de la graine assure la persistance locale des populations végétales, mais aussi la dispersion à de nouveaux milieux. Elle confère une résilience accrue à l’écosystème : la germination de graines du sol assure une couverture des sols qui les stabilisent et favorisent la rétention d’eau.


Le cinquième chapitre regroupe les applications agro-écologiques qui peuvent assurer une bonne productivité et un maintien de la fertilité du sol, donc une agriculture durable. Cette approche concerne tous les aspects de l’agriculture : fertilité et couverture des sols, lutte contre les adventices, contrôle des bioagresseurs, associations de cultures, gestion de la diversité génétique au champ… Certaines pistes donnent lieu à une recherche innovante, come la possibilité de rendre pérenne des espèces de céréales annuelles comme le blé. L’agroforesterie permet une intensification de la production locale et permet souvent de combiner cultures d’exportation et cultures vivrières. La relation entre mode de production et qualité nutritive est nette, ce qui limite considérablement les avantages d’une agriculture hors sol.


Le sixième chapitre apporte une conclusion assez optimiste : les pratiques et les méthodes qui permettent l’obtention de rendements élevés sans dégrader le milieu sont disponibles dans la plupart des cas, ce qui n’exclut pas des innovations ultérieures. Mais les changements profonds que l’agriculture doit intégrer ne peuvent s’effectuer sans volonté politique en matière de recherche et d’orientation : le développement d’une agriculture paysanne innovante et soutenue par les instituts de recherche est le modèle à suivre, puisque la majorité des cultures dans le monde ne sont pas mécanisées.


Finalement, la crise environnementale peut être une chance pour l’agriculture si elle a permis de réorienter la production alimentaire vers des méthodes et pratiques moins destructives et plus durables. La multifonctionnalité de l’agriculture exige aussi le maintien de nombreux agriculteurs pour mailler le terrain : or, l’Europe veut encore réduire les actifs agricoles de manière drastique et ne cesse de favoriser les exploitations sur mécanisées qui emploient peu de personnel. Comment un agriculteur sur sa machine aussi moderne soit-elle pourra-t-il entretenir des milliers d’hectares ?


L’approche d’une agriculture durable corrige les conséquences environnementales de l’agriculture moderne. Puisque l’écosystème et son fonctionnement sont mieux pris en compte, les pratiques culturales devraient permettre de maintenir des rendements suffisants tout en améliorant la qualité sanitaire des aliments. Pour l’agriculteur, la reconquête de savoirs et savoir-faire paysans revalorise sa fonction aux yeux de la société : l’emploi universel de produits chimiques en agriculture et la prescription des traitements chimiques par les techniciens ont contribué à déposséder le paysan d’un savoir ancestral qui motivait ses décisions. Exposé directement au risque toxicologique, l’agriculteur est par contre dépossédé de sa liberté de choix et d’analyse (traitements obligatoires) : le remplacement par une approche naturelle suppose que le paysan soit capable d’analyser ses problèmes (connaissance des ravageurs, des auxiliaires...), ce qui revalorise les sciences naturelles dans le domaine agricole dont elles avaient été chassées par le déploiement de l’arsenal chimique.


En bref, la transition vers une agriculture plus naturelle est bonne pour le paysan (risques réduits, autonomie accrue), pour l’écosystème (processus et régulations naturels), pour le consommateur (risques réduits, qualité accrue), pour le contribuable (suppression des subventions au gaspillage d’eau) et pour la société (érosion et ruissellement réduits, réduction de la dérive des pesticides, réduction des pathologies liées). Bien que la nature ne se limite pas à un impératif de production, elle sait produire sans béquilles chimiques et maintient la fertilité des sols depuis des centaines de millions d’années : quelques décennies d’agriculture moderne ont dégradé les sols parfois de manière irréversible. L’homme peut ainsi redécouvrir qu’il partage la racine de son nom avec des mots comme humus et humilité, abandonnant l’opposition stérile nature/culture par laquelle il justifie constamment sa domination de la nature.


Introduction
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